De militant-e à révolutionnaire

Qu’est-ce que le terme « militant-e » implique[1] ? Étymologiquement, il se rattache à miles, « soldat-e » en latin. Aujourd’hui, on l’utilise davantage dans le sens que lui donne le Larousse, soit « Personne qui agit pour une cause ». Dans le monde de la gauche et de l’extrême-gauche, son usage est normatif pour désigner quelqu’un-e qui s’implique dans un « mouvement » ou une organisation. On parlera de « militant-e dans le mouvement étudiant », de « militante féministe », de « militant-e écologiste », etc. Or, force est de constater que le militantisme, bien loin de ses racines latines, n’implique pas nécessairement un dévouement intense à la cause, comme le ferait un-e soldat-e.

On peut très bien se qualifier de militant-e en étant assis confortablement dans son douillet foyer à partager des articles Facebook. On peut écrire un article sur l’anticapitalisme et participer à une manif ou deux, et être un-e « militant-e anticapitaliste ». Les militant-e-s, un peu comme les membres d’un syndicat ou d’une association étudiante, ne sont pas défini-e-s par leurs agissements davantage que par leur appartenance à une mouvance et un ensemble d’idées. Difficile de différencier un-e sympathisant-e d’un-e militant-e avec cette signification donnée au militantisme.

Il est, je crois, grand temps d’arrêter de militer. L’implication passive, la pensée selon laquelle être opposé au capitalisme est déjà un pas en avant, ne suffit pas. Être là, ce n’est pas assez. Il faut agir.

L’actuel marasme de l’extrême-gauche québécoise ne vient pas du fait que les gens sont épuisé-e-s de 2012 (propos entendus en 2015 à de nombreuses reprises). Il ne vient pas d’une conjecture des conditions objectives qui défavorise le soulèvement prolétarien ou autre analyse d’intellectuel-le-s de salon, mais vient d’une réalité subjective : ceux et celles qui se croient acteurs et actrices des mouvements sociaux, les militant-e-s, considèrent que l’action politique consiste à aller une fois de temps à des manifestations et à communiquer ses visions en jasant et en partageant des articles. Il s’est développé un fétichisme du militantisme au point où celui-ci semble être un objet mystique qui agit par lui-même, alimenté par le fait que des gens se proclament militant-e. Le militantisme, parfois, va créer des conditions objectives permettant à ceux et celles qui y participent de pouvoir s’impliquer dans une action concrète, mais souvent être militant-e en soi suffit.

Ces milites qui n’agissent pas n’abattront pas le capitalisme, ne stopperont pas les pipelines, ni n’arrêteront la brutalité policière ou ne mettront fin au patriarcat. Le militantisme nouveau genre, le militantisme qui permet à quiconque d’être « communiste » en chillant sur Facebook ou à des « militant-e-s anarchistes » de pas avoir distribué de tracts ou posé d’affiches en 4 ans, n’est qu’une manière de se valoriser en rompant dans la pensée d’avec l’idéologie dominante, de retrouver la « subjectivité vraie »[2] en étant mentalement différent de la masse non-militante. Mais la liberté de pensée n’expropriera pas les bourgeois-e-s.

Il est grand temps que les « militant-e-s » deviennent des révolutionnaires. Le terme peut paraître pompeux. Comment se dire « révolutionnaire » alors qu’on est un-e simple socialiste qui essaie de faire augmenter le salaire minimum? On est loin de Fidel Castro.

Cependant, les révolutionnaires ne sont pas nécessairement ceux et celles qui verront de leur vivant la révolution. Les révolutionnaires sont ceux et celles qui croient en la révolution! Les militant-e-s peuvent bien partager des memes prônant la révolution, mais il reste qu’ils et elles n’agissent pas en ayant en vue celle-ci. La révolution prolétarienne, elle ne vient pas quand plein de gens sont abonné-e-s au Jacobin et sont d’accord avec ses prémisses, mais vient lorsque, après un déploiement d’efforts considérables en sa direction, une organisation prolétarienne est apte à mener une révolution et la mène.

Être révolutionnaire implique qu’on est impliqué dans le processus qui va vers elle. Loin du militantisme qui voit une participation comme chose intéressante mais pas tant essentiel que ça, la posture révolutionnaire nécessite d’être acteur ou actrice, car les conditions objectives ne se modifient pas d’elles-mêmes. Ne pas avoir envie de se lever un matin pour aller distribuer de la propagande, écouter Netflix au lieu de poser des affiches ou ne pas vouloir participer à des activités politiques où il n’y a pas de bière et où il faut être sérieux, c’est exactement ce qui cause la démobilisation que connaît actuellement le « mouvement étudiant » (il y a surement d’autres causes aussi, ceci dit).

Lénine, dans Que faire ?, exprime sa volonté que le parti social-démocrate russe soit composé de « révolutionnaires professionnels », et nous devons, nous dissident-e-s de gauche, avoir la même visée. Pour l’instant, il est ardu d’abandonner ses études et son travail pour faire la révolution à temps plein, car manger est une bonne idée en général, mais il est assurément possible de prendre une couple d’heures dans sa semaine pour agir politiquement. Le Parti socialiste de lutte, en Belgique, demande à ses membres de faire une activité politique par semaine, par exemple. Ainsi, les membres se doivent d’aller faire du tractage, faire des signatures de pétition, de l’affichage, etc. sur une base régulière pour, justement, avancer vers un changement radical de société de manière sérieuse.

La gestion démocratique des moyens de production, ça ne découlera pas d’une implication qui se fait au gré des envies des militant-e-s.

[1] Dans le Québec actuel, faut-il le préciser. En Europe, étant donné l’importance des journaux et organisations trotskistes ayant eu pour nom « Militant », le terme possède une signification différente.

[2] Alain Deneault, Politiques de l’extrême-centre, p. 33